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Professionnalisation de l’escalade : un constat et des enjeux
Forte de son développement, la grimpe attire de plus en plus de pratiquants et mobilise un secteur économique en plein essor. Une expansion qui apporte son lot de questions, entre les préoccupations environnementales et la crainte que la prétendue singularité de l’escalade ne se dilue dans la marchandisation.
Article extrait du Grimper n°241 disponible en téléchargement sur l'application Grimper.
L’escalade est une activité à part. Du moins, c’est un ressenti ancré en moi, et je ne suis certainement pas le seul à le croire. Je pourrais tenter de le justifier en argumentant que grimper offre un horizon de pratiques aussi éloignées que le bloc, la difficulté et la grande voie. Que dans le monde, le caillou comme les salles offrent une infinité de mouvements possibles, et que jamais personne ne pourra tous les réaliser. Ou je pourrais invoquer un prétendu héritage contre-culturel venu des années quatre-vingt qui ouvrirait un rapport différent à la société de consommation.
Parce qu’après tout, une fois achetés sa paire de chaussons, sa corde, son système d’assurage, ses dégaines et son baudrier ou son crashpad, puis aussi son sac à magnésie, rien ne nous oblige à payer pour nous exprimer sur le rocher. Enfin, peut-être faudra-t-il tout de même régler ses entrées en salle pour s’entraîner et conserver un niveau décent. Et les chaussons ? Plutôt souples pour les adhérences ou rigides pour mieux pousser sur les grattons ? La pointe de ceux-ci est trop grosse, elle ne rentrera pas dans les trous céüsiens. En parlant de Céüse, on n’a que deux jours pour y aller. Pas le temps de faire du stop, on prendra la voiture. Je m’occupe de l’essence, tu paieras le péage.
Bon, d’accord, parfois, il faut savoir penser contre soi. Même si cela signifie admettre que l’escalade est un produit de consommation comme un autre. Cela n’empêche pas de trouver certaines de ses facettes infiniment riches.
Une croissance tout sauf verte
Sinon, comment expliquer le succès croissant de l’activité, qui est passée d’une niche à un sport en vogue ? Oui, l’escalade s’est transformée, son cercle de pratiquants s’est étendu. L’explosion du nombre de salles privées a attiré un nouveau public sans pour autant court-circuiter les clubs établis. Derrière, tout le secteur professionnel s’est retrouvé galvanisé. Plus de demande, de nouveaux besoins, donc plus d’emplois pour les satisfaire. Aujourd’hui, il est bien plus facile de vivre d’un métier lié à sa passion pour la grimpe qu’il y a une ou deux décennies. Les choix sont plus variés, les pistes plus nombreuses. On peut s’en réjouir.« La professionnalisation ne risque-t-elle pas d’envahir certaines sphères jusque-là majoritairement dévolues aux bénévoles ? »
Mais ce développement a un coût. Une production industrielle multipliée signifie mécaniquement un accroissement de l’impact environnemental. L’association Clean Climber France estime que l’escalade est responsable d’au moins 500 tonnes de déchets jetés chaque année en France. Elle calcule que 150 tonnes sont dues aux chaussons, 100 tonnes aux cordes et 260 tonnes aux matelas de réception. Concernant les prises, environ 25 000 sont produites chaque jour en Europe, tandis que 7 millions sont jetées tous les ans, d’après un article Climbing Business Journal. Des rebuts souvent incinérés ou enfouis, entraînant une pollution des sols et de l’eau. Et nous ne parlons que des déchets, pas de l’empreinte carbone. Celle-ci varie selon les matériaux utilisés. Un kilo de prise en PU (Polyuréthane) émet environ 11,82 kilogrammes de CO², contre 2,96 pour le PE (Polyester). La réflexion pourrait s’étendre aux cordes aussi bien qu’au reste du matériel de sécurité. Alors certes, des initiatives de recyclage et de réparation existent. De toute façon, qui peut encore se permettre de payer une nouvelle paire de chaussons à 140 euros tous les trois mois ? Autant les faire ressemeler. Reste que ce sont les industriels de l’escalade qui sont responsables de la mise en place (ou non) d’une économie circulaire autour de leurs produits.
Professionnels contre bénévoles ?
Autre question soulevée par le développement de l’escalade : la professionnalisation ne risque-t-elle pas d’envahir certaines sphères jusque-là majoritairement dévolues aux bénévoles ? Le problème se pose particulièrement en falaise. Historiquement, l’équipement de nouvelles voies comme leur entretien sont très majoritairement restés entre les mains de passionnés, qui n’hésitaient pas à financer leur matériel de leurs propres deniers. Mais en déconventionnant les falaises, la FFME a quelque peu chamboulé le système. Pour faire simple, dans la majorité des cas, la responsabilité juridique a été transférée à des collectivités locales. En échange, la fédération a été chargée de sécuriser et d’entretenir les sites moyennant finance. C’est la formule du contrat d’entretien qui s’est par exemple appliquée en Isère, où le comité territorial (CT) de l’Isère reçoit 30 000 euros par an pour remplir sa mission. D’un seul coup, l’équipement entre dans une dimension professionnelle. « Le contrat d’entretien vient casser le schéma construit sur le bénévolat, alors que c’est ce qui garantit la créativité de l’escalade », regrettait Manu Ibarra, équipeur drômois et guide de haute montagne interrogé plus tôt.
Conséquence, la peur d’une concurrence avec des entreprises de travaux acrobatiques a fait son chemin. Car ces structures sont expertes en réponse à des appels d’offres, obligatoires si les contrats dépassent 40 000 euros. Pour réagir, plusieurs équipeurs ont entrepris la création d’un label dénommé Qualigrimpe. Son rôle est de certifier la compétence d’une personne pour un projet d’équipement contractualisé, que ce soit avec un propriétaire ou une collectivité. De montrer un gage de qualité et de fiabilité, en somme. En réponse, il y a deux ans, un collectif intitulé « Falaises à défendre avait publié un communiqué s’alarmant du risque d’uniformisation de l’équipement en falaise. Pourtant, les fondateurs de Qualigrimpe et ses opposants souhaitent la même chose : éviter une industrialisation à outrance de l’équipement en faisant en sorte que l’avenir de l’escalade repose entre les mains des grimpeurs. Et conserver un espace non professionnel où l’escalade demeure un peu plus qu’un simple produit de consommation.
Parution : 17/08/2025

